Pendant que la capitale italienne suffoque sous une vague de chaleur extrême, une partie de la ville continue de rouler : celle des livreurs à vélo. Placée en alerte rouge, Rome a vu le thermomètre atteindre 35 °C cette semaine, mais pour ces travailleurs payés à la course, lever le pied n’est pas une option. La raison est brutalement simple : s’arrêter, c’est renoncer à un revenu déjà fragile.
Payés à la livraison, prisonniers d’une équation économique
Le modèle qui régit ce métier ne laisse guère de marge. Selon l’AFP, qui a recueilli plusieurs témoignages près de la gare Termini, un livreur pakistanais de 22 ans, Omer Iliaz, gagne entre 30 et 70 euros par jour selon le nombre de commandes, au prix de journées de dix heures sur la selle. Réduire la voilure à quatre ou cinq heures, explique-t-il à l’agence, reviendrait à ne plus pouvoir se nourrir, s’habiller ni payer ses charges.
Le constat est partagé par Adam Khan Safi, un Afghan de 40 ans, qui résume sa situation à l’AFP d’une formule sans appel : on travaille pour pouvoir manger. S’il s’autorise parfois quelques minutes de répit au plus fort de la journée, quand l’épuisement gagne, ces pauses restent l’exception. Leur rémunération étant directement indexée sur leur endurance, la chaleur ne suspend pas la course.
Jusqu’à 80 °C au sol : une fournaise sous-estimée par le thermomètre
Les 35 °C affichés ne disent pas tout. Munis d’une caméra thermique, des militants de Greenpeace ont relevé cette semaine, autour de la gare Termini, des températures de surface grimpant jusqu’à 80 °C sur les zones les plus bétonnées et asphaltées. De quoi transformer chaque trajet en épreuve physiologique.
Pour Simona Abbate, militante climat de l’organisation citée par l’AFP, ces niveaux dépassent largement le seuil de stress thermique supportable par le corps humain. Elle pointe surtout une injustice de fond : le dérèglement climatique frappe d’abord les plus précaires, ceux qui n’ont pas le loisir de s’abriter et doivent travailler quoi qu’il arrive. Rome faisait partie cette semaine des 16 villes italiennes en alerte rouge, et les prévisions annoncent jusqu’à 38 °C d’ici le week-end.
Un arrêté régional resté lettre morte
Les autorités ne sont pourtant pas restées totalement inactives. La région du Latium a adopté un arrêté interdisant aux livreurs comme aux ouvriers du bâtiment de travailler entre 12 h 30 et 16 heures durant les pics de chaleur. Sur le terrain, la mesure peine à s’appliquer.
En cause, notamment : les plateformes de livraison de repas n’avertissent pas leurs clients de ces restrictions horaires. Les commandes continuent donc d’arriver pendant les heures interdites, et les livreurs — très majoritairement indépendants — n’ont aucune garantie de revenu s’ils refusent de rouler. Entre une consigne sanitaire et une facture à payer, le choix est vite contraint.
Les syndicats en première ligne
Face à ce vide, l’action vient surtout du terrain associatif et syndical. Selon l’AFP, Damiano Carbonari, militant de la CGIL, évalue à un millier le nombre de livreurs en activité à Rome. Son syndicat distribue de l’eau et installe des aires de repos pour permettre aux cyclistes de récupérer, tout en réclamant des contrats garantissant une rémunération même lorsque la chaleur impose l’arrêt.
Il dénonce surtout une dérive : la pratique, adoptée un temps par certaines entreprises, consistant à majorer les tarifs de course au-delà de 35 °C. Une logique qu’il juge absurde, puisqu’elle récompense financièrement la prise de risque au lieu d’encourager la mise à l’abri. Tant que le statut d’indépendant restera la règle dans le secteur, prévient-il en substance, la pression économique continuera de l’emporter sur la sécurité des travailleurs.
Alors que se déplacer en ville par une telle chaleur relève déjà du défi pour tout un chacun — comme le montrait notre comparatif des modes de transport quand il fait 40 °C —, le sort des livreurs en rappelle la face la plus rude : pour eux, la canicule n’est pas un inconfort, mais un risque professionnel quotidien.